Nigeria : Un conflit aux ramifications sociales et religieuses

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Mgr Ignatius Kaigama

05/07/2018 Leuven – Mgr Ignatius Kaigama, archevêque de Jos, capitale de l’État du Plateau, située en plein cœur de la « Middle Belt » (ceinture du milieu) au Nigeria, s’est rendu récemment au Canada. À  l’invitation du bureau canadien de l’Aide à l’Église en Détresse, il s’est exprimé sur un  des principaux conflits dans son pays : celui entre les gardiens de troupeaux peuls (nomades et majoritairement musulmans), et les fermiers (sédentaires et majoritairement chrétiens).

Vétéran et fervent défenseur de la paix, il est heureux de partager ses connaissances sur ce conflit dont la résolution nécessite un dialogue habile et humain, dans une recherche toujours plus grande du bien commun.

Mgr Kaigama, pourriez-vous nous expliquer ce qui a changé dans ce conflit qui dure depuis quelques années ?

La question des gardiens de troupeaux, nous nous référons ici à des éleveurs de vaches, qui sont principalement Peuls, et celle des fermiers est devenue très compliquée. Les fermiers cultivent leurs terres en utilisant des méthodes de travail manuelles. Quand les cultures poussent, ils se plaignent que les vaches des Peuls viennent et mangent leurs cultures. Cette situation est très inquiétante pour eux, car cela les prive de leur principal  moyen de subsistance et génère de vives tensions entre les deux communautés.

En représailles, les fermiers attaquent les vaches, ou bien les Peuls eux-mêmes. Or, les vaches valent plus que tout pour les Peuls. Aussi, si vous tuez une vache, si vous les attaquez, les éleveurs vont riposter en s’attaquant à tout ce qui vous appartient. Quelquefois, ils vont jusqu’à brûler les maisons, tuer les familles, et détruire les cultures. C’est un problème très sérieux que nous voyons spécialement dans la partie nord du Nigeria.

Si l’on compare à la situation observée il y a quelques années, est-ce que cela a empiré?

Les éleveurs et les fermiers ont toujours eu des conflits, mais pas de cette ampleur. Depuis peu, les éleveurs ont développé une sorte d’audace nouvelle à envahir et détruire les récoltes des fermiers.

Oui. Une des raisons pourrait être que parce que le président du pays – Muhammadu Buhari – est lui-même un Peul, les éleveurs pensent qu’ils ont un allié, et donc, qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent et s’en tirer à bon compte. Autrement, les gens ne peuvent expliquer pourquoi il y a une augmentation si soudaine dans la destruction.

Même le président de notre pays reconnaît aussi que les Peuls que nous connaissions auparavant ne portaient que des bâtons et des couteaux pour couper des feuilles pour nourrir leurs animaux. Alors que maintenant, ceux qui détruisent les récoltes, transportent des armes sophistiquées. Nous ne savons pas où ils se procurent ces armes ; c’est plutôt inquiétant parce que la population meurt, les gens sont tués, tout cela à cause de ces conflits entre les éleveurs et les fermiers.

Vous mentionnez le fait qu’il y a de nouvelles armes, et vous dites que vous ne savez pas d’où elles viennent. Est-ce que vous avez tout de même une idée de leur origine ?

Le président Buhari prétend qu’elles sont un vestige de « l’Ère Kadhafi » en Libye, qu’elles ont trouvé leur chemin jusqu’au Nigeria et que c’est ainsi que les gens ont pu mettre la main dessus. Les gens peuvent se procurer des armes illégalement s’ils ont de l’argent. Les éleveurs peuvent vendre des vaches et faire l’acquisition de ces armes sophistiquées. C’est une réalité parce qu’en temps de prospérité, ils seraient de toute façon beaucoup plus riches que les fermiers. Les fermiers aussi acquièrent de telles armes.

Il y a donc plusieurs facteurs qui se combinent : les armes étrangères qui circulent, le fait qu’ils sont capables de les acheter, ou bien qu’elles sont fabriquées par des gens localement ou bien encore importées… En vrai, nous ne savons pas qui sont les fournisseurs. »

Malheureusement, la semaine dernière, une nouvelle vague de violence a éclaté dans certaines parties de l’État du Plateau, votre diocèse. Vous avez été l’un des pionniers du dialogue interreligieux et interethnique dans la capitale de l’État du Plateau, où vous avez fondé en 2011 le Centre pour le dialogue, la réconciliation et la paix. Que signifie pour vous la nouvelle de ces meurtres ?

Je peux témoigner des efforts réalisés pour obtenir la paix au Nigeria, en prenant comme exemple notre Centre pour le dialogue, la réconciliation et la paix (DREP) à Jos. Le DREP est une initiative de l’archidiocèse catholique de Jos visant à offrir un lieu neutre où peut se faire la réconciliation des parties lésées, ainsi que le Centre interreligieux de formation professionnelle à Bokkos près de Barkin Ladi, où les jeunes musulmans et chrétiens sont formés pendant deux ans aux compétences professionnelles. Ces centres ont favorisé la culture civilisée du dialogue au lieu d’une confrontation hostile au moindre sentiment de provocation. Peu de temps avant mon départ du Nigeria, nous étions au Centre DREP à Jos avec les groupes ethniques Peul et Irigwe pour élaborer une stratégie sur la façon d’empêcher d’autres massacres. Nous avons même convenu de tenir une session de prière interconfessionnelle en août.

Entendre que les tueries ont repris a été un choc énorme pour moi. La mise à mort méprisable de vies humaines et la destruction continue de maisons et de moyens de subsistance est une honte pour l’humanité et projette une image honteuse et négative des Nigérians. Mais même au milieu de la violence causée soit par Boko Haram, ou les éleveurs militants ou les « envahisseurs étrangers » encore à identifier, je crois que la paix est tout à fait possible car nous sommes déterminés à soutenir la paix et une culture civilisée.

Quel est votre appel en ce moment très difficile ?

Je crois qu’on n’en a pas fait assez pour dénoncer les meurtres perpétrés par les éleveurs. Cela pourrait être à cause du soi-disant « agenda caché » ou simplement de l’absence de courage, de détermination, de patriotisme et de volonté politique. Le bétail, aussi important qu’il soit, ne peut avoir la même valeur que l’être humain. Cela ne signifie pas que les vaches doivent être blessées, volées ou tuées. Notre Président devrait s’exprimer clairement, catégoriquement et courageusement pour expliquer à ses proches pourquoi le dialogue est la meilleure solution.

Mgr Ignatius Kaigama est archevêque de Jos au Nigeria depuis l’an 2000. Il est l’un des pionniers du dialogue interreligieux et interethnique dans la capitale de l’État du Plateau. En 2012, il recevait la Colombe d’Or pour ce travail, remise par l’Institut de recherche internationale sur le désarmement (IRIAD, Italie). En 2011, il a fondé le Centre pour le dialogue, la réconciliation et la paix de Jos.

L’une des paroles de l’Évangile qui l’inspire est : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. (Jean 14, 27)

Par Mario Bard & Maria Lozano

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