Haïti: interview exclusif de Mgr Lafontant

21/04/2010


Mgr Joseph Lafontant été obligé de prendre la succession de Mgr Miot, mort le jour du séisme. Il nous raconte, non sans émotion, cette disparition tragique. Sa position d’administrateur de l'archevêché de Port-au-Prince a depuis été acceptée et confirmée par le Saint-Siège. Lors de sa visite au bureau International de l'Aide à l'Église en Détresse, dans le courant du mois de mars, il nous a accordé cette interview exclusive.


AED : Merci, Monseigneur, de nous consacrer votre temps précieux pour cette interview. Ces deux mois ont dû être longs et pénibles pour vous. Vous avez œuvré jour et nuit pour que l’Église puisse répondre au mieux aux besoins du peuple d’Haïti. Quels sont vos souvenirs les plus sombres, quels sentiments en résultent ?

Mgr JL : Le souvenir le plus sombre, c’est bien sûr la mort tragique, brutale de Mgr Miot. On m’a expliqué qu’il était sorti au balcon pour calmer les gens qui s’étaient amassés près de l’Archevêché, occupés à crier, à paniquer, à courir quand soudain une secousse l’a projeté et il est tombé du balcon sur une voiture qui était garée dans la cour. Il a dû mourir instantanément ou quasi. Il n’a pas dû souffrir beaucoup et lorsqu’on a dû célébrer les funérailles on a vu qu’il avait la mâchoire cassée, la nuque cassée,… Sa mort est véritablement quelque chose de tragique, qui accompagne les nombreux morts qu’on a retrouvé et que l’on retrouve encore chaque jour dans les décombres. Les jours qui ont suivi, nous avons appris la mort de nombreuses personnes. Les cadavres étaient dans les rues, certains devaient marcher dessus pour rentrer dans leurs maisons. Les voitures n’arrivaient pas à circuler, des immeubles effondrés encombraient les rues. On n’arrivait pas à croire ce qu’on voyait tellement c’était apocalyptique.

Par la suite on a pu connaître le nombre de religieuses, de prêtres qui étaient sous les décombres. Au Grand Séminaire, l’auditoire de philosophie et théologie s’est effondré sur les séminaristes présents à l’intérieur. 14 d’entre eux sont morts dans cet effondrement. L’Institut des religieux aussi a vu la disparition de la sœur du Cardinal Hummes, du Brésil, qui était en train de donner une conférence.

 

Les dégâts

100421 Lafontant kathedraal.jpgMgr JL: L’Archidiocèse a souffert énormément. La cathédrale s’est effondrée. Un immeuble tout neuf également ; il venait d’entrer en service et abritait la radio, la télévision et différents services comme le bureau de l’éducation, Justice&Paix, Caritas, etcetera. Si une grande partie des gens présents ont pu se sauver, certains sont morts. On a pu seulement les dégager il y a deux semaines et demi. On a aussi dégagé les séminaires et des couvents de sœurs. On a dû amputer les jambes et les bras de plusieurs prêtres et séminaristes.

La vie a repris assez normalement. On s’est informé sur la situation vécue dans les 85 paroisses du diocèse. Surtout dans les provinces. Les prêtres ont pu faire un état des lieux de tous les bâtiments dont ils ont la charge (chapelles, églises,…). On a aussi distribué des cahiers pour constituer un registre statistique qui reprenne toutes les personnes qui sont mortes. Même s’il on sait qu’il sera impossible de donner un chiffre exact, mais on veut que ce soit le plus près possible de la vérité. Les gens viennent inscrire leurs morts dans ces registres disséminés dans les différentes paroisses.

 

Foi et liturgie

Au niveau de la foi, les gens ont voulu manifester qu’ils croyaient encore et ils ont voulu prier. Partout où les églises se sont effondrées, ils se sont réunis autour des prêtres. Ceux-ci, sous des bâches en plastique, ont célébré des cérémonies.

La vie, au niveau liturgique a un peu repris. Au niveau des institutions, des services publics, on a aussi énormément souffert. Le palais national, les ministères et autres immeubles de l’État, les banques ont été très touchés. Et quand ils ont dû compter leurs morts, ils ont entrepris d’organiser des cérémonies œcuméniques communes. Nous avons personnellement organisé une cérémonie de deuil national avec une commission présidentielle. Le Président était présent ainsi que la Conseil Œcuménique. L’université aussi a été touchée. Par chance, l’école des infirmières, qui fait partie de la faculté de médecine, même si elle est fêlée de partout a conservé intact un petit auditorium dans lequel a pu se dérouler cette cérémonie. C’était une cérémonie importante pour tout le monde et à laquelle l’Église catholique, en ma personne, était représentée, auprès de l’Église anglicane, de l’Église épiscopale, des cultes réformés,… L’État et le gouvernement ont ainsi pu marquer le coup, célébrer toutes les victimes de la catastrophe et remettre leurs condoléances officielles à la nation.


AED : Les images qui nous parviennent d’Haïti nous montrent que la Foi et l’espérance partagée en communauté sont un moteur véritable pour la reprise de la vie. Qu’est-ce que cela signifie en termes d’attentes et d’initiatives de la part des fidèles et des communautés ?

Mgr JL : C’est la première chose qui a frappé tous les observateurs : Comment est-ce possible qu’en de telles circonstances les gens soient encore capables de chanter, dire amen, prier,… ? C’est un peuple qui porte en lui un vouloir-vivre extraordinaire. Ils se sont adaptés à ce qui leur arrivait avec une rapidité étonnante. Ils ont été habitués à la misère, à la privation et si cette privation est plus grande maintenant on a assisté, à la suite du tremblement de terre, à des actes de solidarité auxquels on ne se serait pas attendu. Je le dis toujours : ce peuple ne demande pas tellement pour être heureux ! Et le plus souvent, le peu qu’il demande on ne lui donne pas. C’est un bon peuple, c’est un peuple fraternel. Évidemment, sa mentalité est un peu perturbée par la catastrophe et par les difficultés, il y a toujours des personnes mal intentionnées, mais c’est un très bon peuple.

 

Et l'après?

AED: Quels sont les projets majeurs de l’Église d’Haïti pour la reconstruction du pays ? En quoi est-ce si important et quel impact cela aura-t-il sur la population en général ?

Mgr JL : Nous ne devons pas penser à la reconstruction avec trop de précipitation. Il y a quand même des précautions à prendre. C’est à partir d’informations précises et sûres, après des études de sols que nous pourrons reconstruire ce qui a été détruit : les écoles et en particulier les écoles presbytérales – destinées aux classes les plus pauvres –, les séminaires et les universités, les bâtiments des congrégations religieuses, les lieux de vie en communauté. Tout cela en évitant que le traumatisme ne gêne. Je veux dire par là que le béton fait peur. Les gens ont vu leurs proches sous les décombres, leurs parents écrasés sous des dalles de béton. Les gens dorment dehors même si leur maison est encore debout de peur qu’elle ne s’effondre sur eux. Nous devons donc donner des garanties de solidité aux gens, sinon ils n’entreront pas. Et tout le monde s’accorde à dire aujourd’hui que le provisoire, à ce niveau-là, devrait durer au minimum deux ans. Pendant cette période, l’avenir devra être pensé de façon plus définitive.

Nous avons un hôpital qui est rattaché à l’Archidiocèse et qui a été détruit à 80%. Le plus grand service, la pédiatrie, s’est effondré avec 36 personnes à l’intérieur. Cet hôpital était consacré aux plus démunis. Si je dois aujourd’hui demander la reconstruction de cet hôpital, il faut que ce soit toujours pour ces personnes-là. Il faut montrer aux gens que nous ne les abandonnons pas. On ne peut pas faire de miracles, on n’a pas de baguette magique, on ne peut pas se suppléer ou remplacer l’État, mais nous devons rester au milieu d’eux. L’Église d’Haïti s’engage et heureusement elle a le soutien de toutes les Église sœurs pour l’aider à se relever et à repartir. Nous avons une responsabilité envers les personnes dans la détresse, afin qu’ils gardent espoir, un espoir accompagné d’espérance, une espérance commune.
 

Interview réalisé le 22 mars 2010 (AED/Belgique)

 

Vous pouvez télécharger l'intégralité de cette interview en pdf ici.

 

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Mgr Joseph Lafontant